Le Centre Pompidou a consacré une exposition
du 5 février 2020 au 27 avril 2020, à l’artiste chinoise Yuan Jai, une première en France. Réalisées durant les deux dernières décennies,
onze de ses oeuvres font une étape exceptionnelle dans la capitale. Des grands formats qui plongent le visiteur dans un univers coloré et fantasmagorique. Associant calligraphie et rêves personnels, cet univers singulier tisse à sa façon des ponts entre tradition et innovation, art occidental et art chinois.

 
Faisant suite au don d’une peinture majeure (Charge, 2012) aux collections du Musée national d’art moderne / Centre Pompidou, l’exposition Yuan Jai – la première présentation dédiée exclusivement à son œuvre sur le territoire français – n’est certes pas la plus importante au regard des manifestations culturelles ultra médiatisées du printemps. Mais elle gagne à être visitée pour le lien unique qu’elle tisse entre l’orient et l’occident, la tradition picturale et la modernité la plus éclatante. Un lien unique qui constitue une clé d’entrée formidable dans la peinture chinoise contemporaine au travers d’une série de toiles à l’imaginaire débordant et dont le pouvoir d’attractivité se révèle immense.
Monumentales, les peintures sur soie signées Yuan Jai ont déjà connu les honneurs aux quatre coins du monde à l’occasion d’expositions muséales monographiques ou collectives, de Taipei à Hong-Kong, Shanghai et Pékin en passant par Los Angeles, New York, San Francisco et Venise (…), sans oublier Paris, en 2000, au Musée d’art moderne de la ville lors de l’évènement The Art of World.

 

 

À rebours des dualismes

Empruntant style, motifs et matériaux (encre et pigments minéraux sur soie) à la peinture classique chinoise, Yuan Jai les transporte et les transpose dans un récit culturel complexe et optimiste associant la célébration d’un riche héritage culturel à la fantaisie d’une expression contemporaine et personnelle, empreinte d’humour et d’ironie.
Si l’œuvre de cette artiste taïwanaise de renom regorge de références à la peinture orientale aussi bien qu’européenne, c’est parce qu’elle a étudié sur le Vieux Continent…

 

Un contexte et des études complexes

Née en 1941 à Chongqing, dans la région du Sichuan, Yuan Jai est la fille d’un militaire proche de Tchang Kaï-chek (1887-1975), homme fort du Kuomintang et ancien dirigeant de la République de Chine. Comme cette figure historique, sous la pression d’un parti communiste victorieux, la famille s’exile dès 1947 à Taïwan où le parti nationaliste chinois effectuera un repli stratégique, s’imposant sur l’île par le coup de force que l’on sait.
Après avoir acquis une solide connaissance de la peinture chinoise au département des Beaux-Arts de l’université Normale Nationale de Taïwan où elle entre en 1958, la jeune Yuan poursuit sa formation en Europe, et plus précisément en Belgique. D’abord au sein de l’Université Catholique de Louvain où elle obtient une maîtrise en archéologie et histoire d’art en 1966, puis à l’Institut Royal du Patrimoine Artistique de Bruxelles (IRA), où elle s’initie aux techniques de préservation et de conservation des objets culturels et passe son doctorat en 1968.
L’année suivante, après une formation complémentaire au British Museum et diverses institutions américaines possédant d’importantes collections publiques d’art asiatique, Yuan Jai rentre à Taiwan pour mettre en pratique les compétences qu’elle a acquises sur le Vieux Continent.

 

« Les couleurs vives sont les couleurs de cette époque. Toutes les couleurs vives,
telles que les couleurs des néons brillants dans la rue et les couleurs des contrastes forts trouvés sur les panneaux d’affichage, devraient également être vues dans les peintures. »
Yuan Jai, in Yuan Jai : Essays on the Artist, Kaohsiung Museum of Fine Arts, 2012.

 

La peinture après

En 1969, pour commencer sa carrière, Yuan Jai intègre le département des antiquités du Musée national du Palais de Taipei, en charge de la restauration et de la conservation des œuvres.
Avant de se consacrer à la peinture, durant une trentaine d’année, elle assure ainsi la direction de cette institution dont elle pose les premiers jalons en fondant l’Office of Technology.
Au cours de cette mission de fonctionnaire qu’elle assume jusqu’à son départ définitif en 1994, elle vit entourée de chefs-d’œuvre de la Chine antique ainsi que des arts modernes qui nourrissent son idéal et façonnent sa culture, profonde et polymorphe.

 

Sa seconde vie d’artiste

Si Yuan Jai est désormais à l’aube de sa huitième décennie, son âge vénérable doit être mis en perspective avec celui auquel elle a repris ses pinceaux. Car ce n’est qu’à 40 ans, au mitan de sa vie, qu’elle a décidé de se consacrer enfin à son art de façon prolifique.
Son travail se nourrit des calligraphies et peintures de paysage des maîtres chinois dont elle a appris les secrets de fabrication aux Beaux-Arts de Taïwan, des porcelaines blanches à décor au bleu de cobalt ou à fond rouge et décor jaune de la dynastie Ming, des jades précieux, des soieries, carrés de mandarin et autres textiles de dignitaires (…) dont elle a si longtemps pris soin lorsqu’elle était en poste au musée. Puisant son inspiration dans ces prototypes anciens qui constituent des réserves intarissables de modèles, Yuan Jai superpose ce substrat traditionnel à des codes et motifs résolument actuels, comme l’emploi d’une palette de couleurs explosives ou la restitution de souvenirs et d’expériences qui lui sont propres.
Sa peinture devient ainsi une sorte de tissu chimérique d’où naissent des correspondances artistiques entre le passé et le présent, le collectif et l’individu. Au sujet de ces ponts narratifs, elle dit d’ailleurs : J’ai commencé tard. Par conséquent, j’utilise juste toutes les idées auxquelles je peux penser, l’une après l’autre, dans l’espoir d’entamer des discussions intéressantes et inspirantes.


FLORILÈGES D’ENCHÈRES

Source ARTPRICE & MAISONS DE VENTE


 

Les couleurs de l’époque

Osant tous les mélanges, Yuan Jai pratique une peinture sur soie à l’encre de Chine sans pour autant que sa technique soit identique à celle de la peinture à l’encre traditionnelle qu’elle maîtrise à la perfection. Au contraire, s’y elle s’appuie sur une pratique ancestrale, c’est pour mieux s’affranchir des règles, se détacher des modèles archétypaux. Ces expérimentations libèrent une énergie créatrice unique, basée en partie sur la fluidité de la peinture sur soie. Le choix de ce medium qui par essence déforme légèrement les contours est contrebalancé par la précision du tracé, hérité d’une longue pratique de la calligraphie ainsi que par la sélection de pigments minéraux à la brillance exceptionnelle (lapis et azurite/bleu, vermillon/rouge, orpiment/jaune, malachite/vert) dont l’artiste compare volontiers l’intensité à celle des enseignes lumineuses : Les couleurs vives sont les couleurs de cette époque. Toutes les couleurs vives, telles que les couleurs des néons brillants dans la rue et les couleurs des contrastes forts trouvés sur les panneaux d’affichage, devraient également être vues dans les peintures.

 

Sur le marché de l’art

L’art flamboyant de Yuan Jai commence à faire des étincelles et l’exposition parisienne pourrait « doper » sa cote. L’étude de la base de données Artprice nous apprend que ces vingt dernières années, entre 2000 et 2020, l’essentiel du chiffre d’affaires a été réalisé en Chine (près de 225 000 euros pour 6 lots vendus au 1er janvier 2020). Une seule place de marché européenne « se dispute » ses œuvres, avec un peu plus de 8 000 euros enregistrés et un unique lot vendu au marteau sur la même période au Royaume-Uni. Leur prix se situe en grande majorité entre 10-15 k € (67 %, 16 lots), une part non négligeable atteignant toutefois 10 à 50 k € (17 %, 4 lots).
L’analyse des lots vendus (avec un pic à 82 042 € pour Lui Hai Playing with a Toad (2001) par Sotheby’s Hong-Kong en avril 2012) témoigne de cette prévalence logique du marché chinois et de la constitution d’un référenciel. Attendu en avril 2016 entre 67 920 € et 90 560 €, Little Dragon Playing Ball (2001) n’a pas trouvé preneur chez Sotheby’s Hong-Kong pour obtenir 27 528 € sept mois plus tard, sur la même place, sous le marteau de Poly Auction. De même, invendus à Pékin par China Guardian Auctions en novembre 2013 où ils étaient estimés entre 43 560 € et 60 500 €, les chevaux de la série In pairs no.1 et In pairs no.2 ont atteint respectivement 35 750 € et 32 928 € chez Sotheby’s Hong-Kong en avril 2014. Quant à Flowers in Cloud-Clad mountains (1996), le dessin-aquarelle qui avait obtenu 8 284 € chez Rosebery’s (UK) en décembre 2011 a changé de mains en mai 2012 chez Christie’s Hong Kong pour 12 296 € de plus, soit 20 580 €, plus-value qui a largement compensé les frais de fret et de douane… Autre exemple plaidant pour une stabilisation progressive de la cote (voire l’embellie ?) : sous les auspices de Pékin Beijing chez Council International Auctions, la technique mixte sur soie Slungshot (2011) a atteint une première fois 47 082 € en juin 2013, puis 49 666 € en juin 2017.