En Angleterre, les années 1760-1820 furent une période-phare de la peinture. Pied de nez au Brexit, le musée du Luxembourg expose 68 chefs d’œuvre de la Tate Britain offrant un panorama complet des grands classiques de l’art britannique, de la fondation de la Royal Academy avec Reynolds et Gainsborough, jusqu’au virage amorcé avec Turner, peintre de la lumière.

 

 

Titre de l’exposition visible au musée du Luxembourg jusqu’au 16 février 2020 et organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais en partenariat avec la Tate, Londres, « L’âge d’or de la peinture anglaise. De Reynolds à Turner », fait référence à une époque charnière durant laquelle la société se transforme et le pays s’affirme sur la scène internationale, dans un nouvel élan culturel.

Comme l’explique Cécile Maisonneuve, commissaire associée de l’exposition, au cours de cette période intense de recherches et de construction artistique, « les peintres sont en quête d’une identité, d’une identité britannique qui s’exprimerait dans les arts », ils « expriment la volonté très forte d’élever l’art de leur pays à la hauteur des grandes écoles européennes des siècles passés et de rivaliser avec elles, notamment le portrait et le paysage ».

 

Faire éclore une école anglaise

Un discours prononcé en 1788 à la Royal Academy permet de prendre la mesure de cette quête nationale, c’est l’hommage adressé par le peintre Reynolds Joshua à son plus grand rival, disparu la même l’année : « Si notre nation parvient un jour à produire assez de génie pour mériter qu’on nous distingue du titre honorable d’École anglaise, le nom de Gainsborough sera transmis à la postérité dans l’histoire de l’art, parmi les premiers de cette École naissante. »

Cécile Maisonneuve rappelle à ce propos que, « dans les années 1760, les expositions se développent en Angleterre, grâce aux sociétés d’artistes, grâce aussi et surtout à la Royal Academy. Ces expositions attisent la rivalité entre peintres, qu’on voit surtout entre Gainsborough et Reynolds qui sont les deux grands portraitistes de l’époque. C’est sur cette confrontation entre leur production, sur cette rivalité, que nous avons souhaité ouvrir l’exposition, pour souligner à la fois ce qu’ils ont en commun mais aussi tout ce qui les oppose. On voit très bien d’emblée que Reynolds est un intellectuel qui cultive les références savantes. Gainsborough est beaucoup plus un instinctif dont l’ambition est de retranscrire la vie. Reynolds, c’est un peu le patriarche de la peinture anglaise. C’est aussi le premier président de la Royal Academy of Arts. Ces discours à la Royal Academy ont marqué des générations d’artistes et Reynolds est un peintre qui nourrit de très grandes ambitions pour la peinture anglaise ».

 

So british

Ces antagonismes sont soulignés par la scénographie, qui est un élément à part entière de l’exposition du musée du Luxembourg. Le visiteur arpente des salles dont la construction en enfilade évoque les pièces d’une demeure anglaise dont les murs sont déclinés dans une palette franche et acidulée qui accroche la lumière. Plutôt qu’un pastiche basé sur la reconstitution d’un décor d’époque, l’intention de Jean-Paul Camargo (agence Saluces Design) est davantage de revisiter le goût anglais, sans fioritures, ni ornementation, de manière à mettre en valeur peintures et dessins, à montrer leur évolution. Cécile Maisonneuve le revendique : « À chaque section de l’exposition correspond une couleur forte et vive, une couleur que nous avons sélectionnée pour faire écho aux couleurs que l’on pouvait trouver à cette époque dans les intérieurs britanniques, mais ce sont surtout les œuvres que l’on voit dans l’exposition qui donnent une atmosphère « So British », notamment ces portraits qui nous accueillent et qui témoignent des visages de la bonne société de l’époque ».

 

Du portrait à la peinture d’histoire

Précédée d’une introduction, la première partie est donc consacrée à placer « Reynolds et Gainsborough, face à face » et le cheminement du visiteur le menant après dans une salle dédiée aux « Portraits, images d’une société prospère ». La logique veut que la suite aborde la question des « Dynasties et familles, images d’entre soi », avant de passer à celle du paysage, avec une série de problématique propre à ce genre, « Le spectacle dans la nature » puis « Peindre à l’aquarelle », avant qu’« Aux frontières de l’Empire », le temps soit venu d’étudier « La Peinture d’histoire, contradictions et compromis », traçant un continuum entre toutes ces peintures, tel que le souligne Cécile Maisonneuve : « Sous bien des aspects, Turner s’inscrit dans le sillage de Reynolds. Les recherches que Reynolds a menées du côté du portrait, Turner les mènent sur le paysage, avec des grands paysages historiques, comme la destruction de Sodome que l’on découvre dans la dernière section de l’exposition. Certes, cette exposition fait la part belle au portrait et au paysage qui sont les deux genres majeurs pour la peinture britannique de cette période, pour autant, la peinture d’histoire est aussi présente dans cette exposition, c’est même la dernière section, mais nous avons voulu représenter cette peinture d’histoire par son aspect le plus spectaculaire, par son aspect qui annonce le romantisme, avec des artistes comme Fuseli, Turner et Martin. Cette dernière section, consacrée à cette nouvelle peinture d’histoire, clôt le parcours de cette exposition en feu d’artifice, dans une atmosphère complètement romantique. »

 

Société de consommation et art vont de pair

Sous le règne particulièrement long – et donc stable – de George III (1760 -1820), la Grande-Bretagne connaît une période de mutation sans précédent. L’art change peu à peu de sphère : il sort du registre strictement privé pour s’ouvrir au domaine public. Durant cet âge d’or, les premières sociétés d’artistes sont créées et, dynamisées par cet élan nouveau, les expositions commencent à se développer. Les artistes expriment le vœu de se constituer en « école » et, prenant exemple sur l’institution des Beaux-Arts en France, la Royal Academy of Arts est alors fondée, en 1768.

La fortune de ces peintres est assez diverse : peu d’entre eux jouissent de commandes royales, la plupart composent avec une clientèle particulière pour le moins hétéroclite qui comprend aussi bien la vieille aristocratie que les acteurs du commerce et de l’industrie, florissants. Dans la société de consommation qui voit le jour, les artistes confrontés à une demande inédite renouvellent le portrait et le paysage. On assiste alors à l’émergence de fortes personnalités qui s’expriment dans une étonnante diversité de styles, adaptent leur production à l’évolution du marché et l’élèvent par la réflexion théorique.

 


RECORDS MONDIAUX

Source ARTPRICE (prix au marteau convertis en euros)


 

Un duel spectaculaire

Dès les années 1760, Joshua Reynolds et Thomas Gainsborough sont les maîtres incontestés du portrait en Angleterre. Rivaux, l’un et l’autre reçoivent des commandes royales et jouissent du titre envié de « peintre du roi ». La critique de l’époque rend compte de leur compétition, ce dont ils jouent en produisant des œuvres dans l’intention délibérée d’inviter à la comparaison, leur duel étant devenu une sorte d’attraction mondaine.

Bien qu’animés d’une même ambition, Reynolds et Gainsborough poursuivent une trajectoire et des objectifs artistiques différents. Dans les portraits, Reynolds flatte par des références savantes, tandis que Gainsborough insuffle la vie avec brio et spontanéité. Tous deux sont membres fondateurs de la Royal Academy, mais leurs rapports avec l’institution les opposent. Reynolds en devient le premier président et y exprime ses théories dans des discours très construits alors que Gainsborough, qui se tient à distance, affiche un certain dédain pour les prétentions intellectuelles et ne fait part de ses points de vue sur l’art que de manière informelle dans sa correspondance avec quelques intimes.

Ils vouent cependant une même admiration à Anton Van Dyck qui fit carrière en Angleterre au XVIIème siècle et partagent aussi un goût pour l’expérimentation technique. En travaillant la couche picturale, chacun joue à sa manière sur les effets de texture expressifs, grumeleux chez Reynolds, fluides chez Gainsborough.

 

Instantanés de vie familiale

Si les portraits sont les images d’une société prospère, ceux des dynasties et familles sont le reflet d’un entre-soi, qui se révèle avec l’apparition, dans les années 1730 et 1740, des « conversation pieces ». Ces portraits de groupe proches de la scène de genre, généralement de plus petit format, sont inspirés de l’art hollandais et flamand, ainsi que de la peinture de Watteau. Les personnages, le plus souvent représentés en famille, y sont mis en scène sur un mode informel. Au lieu de fixer le spectateur ou de jeter au loin un regard vide, ils conversent entre eux de manière spontanée. Dans les années 1760 et 1770, ces instantanés de la vie familiale témoignent plus de naturel et de liberté, avec des peintres comme Johan Zoffany.

De manière générale, l’évolution du portrait en Angleterre traduit l’importance accrue accordée à l’espace privé, à la vie intérieure, au lien intime entre l’homme et la femme, aux enfants, au confort de la vie domestique. Les sentiments et les relations personnelles prennent le dessus sur la position des individus dans la société, alors en pleine mutation.

 

Un paysage, une identité

Le paysage a joué un rôle central dans l’émergence d’une école anglaise de peinture, permettant aux peintres de s’exprimer plus librement que dans le portrait où les exigences du commanditaire sont contraignantes. Jusque-là, mis à part le grand paysage classique empreint d’idéal et d’histoire, il était peu considéré et relégué au bas de la hiérarchie académique des genres.

Mais en Grande-Bretagne à la fin du XVIIIème siècle, cette position subalterne est remise en question. Inspirées du territoire, les vues champêtres et les scènes de la vie rurale participent à la définition de l’identité britannique.

Cette valorisation du paysage s’accompagne d’une nouvelle compréhension de la nature. Croquer sur le motif, comme Paul Sandby à sa fenêtre dans le portrait de Francis Cotes, devient un principe essentiel pour toute une génération de peintres qui sillonne la campagne en quête de sujets.

À cela s’ajoutent des ambitions esthétiques nouvelles, avec notamment la théorie du picturesque, qui repose sur l’idée que la variété, le mouvement et l’irrégularité confèrent au paysage un surcroît de dignité.